Un amoureux de lampadaire !

- Ne pouviez-vous marcher dans la rue pacifiquement au lieu de casser et de saccager ? Tout de même qu’est-ce que vous a fait le lampadaire ? (…)

C’est un gars de Mostaganem. Qu’aurais-je pu lui dire ? Lui raconter que ça n’avait rien à voir avec le lampadaire ? Que le lampadaire était juste la matérialisation d’une colère ? Le véhicule d’un message ? Ça ne servait à rien ; ce serait prêcher dans un désert. Dans sa tête c’était tout réfléchi, tout dit. Du reste, il posait sur moi l’œil que pose un bipède sur un quadrupède. Voila, valait mieux rentrer sa colère et fermer son clapet. Le bonhomme était à mille et une lieues de concevoir un quelque idéal dans ses méninges. 126 jeunes morts sous les balles assassines de l’ânerie d’Alger, des milliers de blessés, et le bonhomme a mal pour un lampadaire. Quoi ! Un idéal ! Une république islamique pour pouvoir réprimer ouvertement ses épanchements libidineux, faire de la femme un secret que l’on dissimule comme la honte, faire du peuple un troupeau d’ouailles qui marchent au gré de la ligne tracée au cordeau ; lapidation, flagellation, peines capitales. République idéale d’un monstre : tuer la conscience tranquille.

J’ai compris. Oui. Rien à faire. Ferhat a osé dire tout haut ce que l’on pense tout bas. Tu exclus la Kabylie de l’Algérie, tu fais passer le peuple à un suffrage transparent, avec observateurs internationaux et tout le tralala, Sarko par-ci, Obama par là, eh bien, pas la larmichette d’un doute, l’Algérie est une république islamiste. Feu l’inquisition ! Feu la course au meurtre pour accéder au meilleur des paradis ! Ferhat l’a compris, la Kabylie a tant donné, tant sacrifié, tant souffert. Et puis, ne me dites pas qu’en 1991 les gens avaient juste voté contre la misère ; ils voulaient déconner, dit Fellag. Seule la Kabylie avait voté limpidement laïc et démocratique. Car pour le restant, c’était kofr, c’était entrouvrir les portes du feu de la Géhenne que de voter anti-charia.

Je me souviens encore de ce bonhomme. Savez-vous il a un magister en chimie quelque chose. Il enseigne à Oran, l’université de Sania. C’est pour vous dire… Une paire de moustaches menue ou à la limite un zeste de moustaches. Maigrichon, l’air d’un ascète pour qui l’abjection humaine est souci journalier. Un œil inquiet. Voila, à part ça, s’il n’avait pas ouvert la bouche, j’aurais sans doute posé sur sa personne un œil admirateur. Et savez-vous, il prépare sa thèse. Un doctorant. Demain, des milliers d’étudiants à l’écouter pérorer sa haine du Kabyle, sa conception tranchée de la nation arabo-musulmane ; il leur gloussera notre haine des lampadaires, notre prédisposition congénitale à n’en piffer la lumière, à patauger dans l’opacité de la nuit. Que leur dira-t-il de mieux ? Docteur en herbe et un combat aussi noble qu’est celui d’une population meurtrie, affamée, violée, réprimée qui soit réduit à un lampadaire qui se désintègre sous la violence d’une pierre catapultée par la main d’un voyou qui aime le noir ; le noir sans les lampadaires.

Ce matin, en lisant une interview dans le journal El Khabar, l’espace de quelque temps, j’ai oublié que je lisais un journal algérien. Ça radotait sur la nation arabo-musulmane. Un rimailleur égyptien d’un côté qui déféquait tout le Moyen Âge qui s’était aggloméré dans sa cervelle et le journaliste, le plumitif, de l’autre côté, qui s’en extasiait ; ça se voyait entre les lignes, le plumitif croyait certainement être en face d’un acteur égyptien ; une grosse pointure du genre Mahmoud Yacine. La nation arabo-musulmane revenait dans les dires chaque seconde. Fuguant de moi-même, je me suis adressé aux deux personnes en vous, et je leur ai dit : pour que vous puissiez faire quelque chose, faudrait vous laïciser… Et puis, je me suis souvenu, le journal croyait que cela me concernait aussi. Pour eux je devais être un pur arabo-musulman. Autrement, j’étais exclu du débat, moi l’autochtone, moi descendant du peuple premier d’Afrique du Nord. Surtout, ne me dites pas qu’El Khabar est un journal qui œuvre pour la démocratie en Algérie. Voyez-vous, inconsciemment, sans que j’aie ourdi quoi que ce soit, la digue était limpide : ce qui me reliait avec le plumitif d’El Khabar et l’Égyptien était tout simplement l’humanité. Je sentais que l’on parlait d’une nation comme on parlerait des aztèques ou de quelque peuple qui n’a aucun vent qui conflue avec le mien.

Mais le drame, tout le drame, comment étions-nous arrivés là. Étrangers chez nous. Un bonhomme de la péninsule arabique serait concerné par l’article et moi non. Un Jordanien, un Saoudien, un Qatari et moi non. La Kabylie est arabe, ai-je déduis. Les Kabyles, selon notre vaillant journaliste, sont Arabes ou s’ils ne le sont pas se doivent de l’être ; un honneur pour nous qu’ils nous fassent ainsi entrer dans le concert de la grande nation. Ce bonhomme, comme notre doctorant, ont-ils déjà entendu parler de Mammeri, de Feraoun… Mais qu’est-ce que je dis ! Selon ledit journal, du moins ai-je lu récemment, le père de la littérature algérienne est Tahar Ouettar ; c’est vous dire que les Dib, Feraoun, Mammeri et Kateb, qui ont osé une littérature typiquement algérienne avant que Ouettar n’ait même pas réfléchi à noircir un blanc, n’ont jamais existé.

Ferhat a dit en criant ce que l’on pensait en monologuant. Quand un enseignant universitaire à qui fait mal un lampadaire fracassé et qui n’a cure de la mort de 126 jeunes, c’est que Ferhat n’a pas seulement raison. En Algérie il y a la Kabylie et le reste de l’Algérie. La mort traquait journellement nos gamins, l’état mafieux ourdissait journellement ses traquenards de la mort, saupoudrait sa haine sur la muette de Hamraoui et acolytes, et pendant ce temps, ça cahotait de rire partout dans les estaminets autour de cafés bien mousseux. Qu’arrivent-ils à ces Kabyles, ils cassent du lampadaire. Ont-ils perdu la boussole ? se disait-on là-bas.

Des années après, la terre palestinienne violée par les tanks israéliens, des centaines de morts en quelques jours, et voila enfin, l’Algérie n’est pas descendue dans la rue voila des années, ça en vaut la chandelle maintenant. Savez-vous, j’ai pleuré pour un enfant emporté par une balle ; j’ai senti l’horrible tristesse qui pèse dans les poitrines de sa maman… Mais au même temps, j’en étais jaloux ; une question vint nicher dans ma tête : y a-t-il quelqu’un en dehors d’un Kabyle qui pleura la mort de mon frère emportée par une balle assassine en 2001. A dire vrai, je ne crois pas que quelque Palestinien ait eu vent de ma douleur ou de celle de ma mère, ou de mon père… Deux poids, deux mesures. On est descendu sur Didouche, on a brûlé du Bush et du Perez, du drapeau israélien et du… Mais personne en Algérie, même pas des intellectuels, n’avait daigné dénoncer l’hécatombe de Kabylie. Rien, en somme des brebis égarées sorties du troupeau qu’il fallait mater, tuer …

Récemment, j’ai lu « La mémoire de la chair » de Ahlam Mostaghanemi, l’écrivaine qui dit-on être l’une des écrivaines les plus lues dans les pays arabophones. Splendide roman. Sauf que… Sauf que Ahlam Mostaghanemi, d’après le roman du moins, croit fermement à la nation arabe, ce qui est tout a fait de son droit, ça va de soi… Sauf que, pour moi, un écrivain qui dit que Kateb Yacine est ce que a enfanté l’Algérie de plus beau et qui, d’un autre côté, considère les Berbères continuité spatiale du Monde arabe, n’est pas sans que je me pose la question sur le reste du pays…

Je crois de moins en moins à une Algérie qui serait un jour démocratique. L’autonomie. Oui. Sinon, l’effacement. Devenons l’exemple comme nous l’avons toujours été… Le reste de l’Algérie suivra. Ou ne suivra pas. On s’en tapera du reste. Faut pas trop philosopher. Ahlam mostaghanemi n’en croit pas un brin. Écrivaine de renom est-elle pourtant. Alors je dis, n’attendons pas notre effacement. Car, on y va tout droit. Aussi a-t-on besoin de mille Ferhat et de mille Matoub.

Une dernière. J’ai appris que le gars de Mostaganem était devenu un docteur d’état et a même été directeur d’institut pendant deux ans avant de partir en France ou il a demandé à enseigner. On lui a répondu qu’il ne pouvait enseigner avec son doctorat, qu’il fallait qu’il refasse son doctorat. On raconte qu’il a crié au racisme, xénophobie, islamophobie, etc. Et savez-vous, après tant de va et vient, il a décidé enfin de refaire son doctorat. Ok, a dit l’université, faut juste manigancer un projet de recherche de 10 pages. Quelques jours après, notre ami des lampadaires revint avec un torchon : on ne peut pas accepter un doctorant qui a des problèmes avec l’auxiliaire avoir et être. C’est juste pour vous dire… Être ou ne pas être, là est la question, comme disait l’autre…

C’est juste pour vous dire l’urgence : dans un village perché de Kabylie, la joie est visible, aérienne ; l’azur est franc, les maisonnées s’accrochent aux cimes et sont éventrées par des sentiers allègres. Le soleil étire son or sur les collines, lèche voracement les dernières ombres et met dans les yeux des couleurs chatoyantes ; les yeux des guillerets écoliers qui gazouillent la fin de l’école, et que voit-on ? Quatre jeunes filles voilées qui sautillent comme des agnelets. Je ne fabule point, de nos jours c’est un paysage quotidien. Depuis quand voile-t-on chez nous des filles de 10 ans ? C’est lorsque l’enseignant est imam, quand l’école viole quotidiennement la raison…

Louenas H. (www.kabyles.com)

Une Réponse à “Un amoureux de lampadaire !”

Trackbacks

  •