La mosquée de notre village – Ldjamaε n taddart nneγ

Autrefois elle était si petite, un peu à l’écart des habitations, près d’une source et fondue dans le paysage. Elle ne s’appelait ni Sidi Xelwi ni Sidi Melwi mais tout simplement la « Mosquée de la Source ». Sa modestie, son calme et sa sérénité inspiraient de la sympathie. On aurait dit qu’elle avait une âme. Oui, cette âme bienveillante (laεnaya) des ancêtres protecteurs. Petite mais l’espace était assez suffisant pour accueillir les quelques fidèles composés des vieillards du village qui la fréquentaient. Les autres adultes vaquaient plutôt à leurs occupations et les jeunes ne la fréquentaient guère, sauf quand ils sont oisifs, alors dans ce cas, ils y vont pour discuter ou bavarder dans le respect du lieu. Il faut dire qu’en ces temps là, la religion ne régentait pas la vie quotidienne des gens. On en mettait un peu dans sa vie mais pas toute sa vie dedans. La prière n’était pas non plus le sport favori. Avant les années 1980, les mosquées villageoises de la région n’avaient pas de minarets. Leur architecture se fondait dans l’homogénéité de celle du village. Dans la nôtre, il n’y avait ni minaret ni imam et donc pas de prêche. C’était l’islam kabyle quoi : sincère, paisible et un brin superficiel.

Vers le milieu des années 1980, on a commencé à percevoir les effets d’un chamboulement. La population a crû. Une nouvelle génération a poussé. Les signes avant-coureurs de ce qui allait survenir n’étaient pas tellement visibles pour le commun des mortels. C’était plutôt comme une lame de fond sournoise. D’une part, une école algérienne, forte d’une armée de professeurs d’arabe levantins (égyptiens, syriens, irakiens, etc.), peu ouverts sur le monde hormis le leur (le moyen orient arabe). Elle pétrira, moulera et livrera en quelques années une première fournée d’esprits bien trempés dans le bain arabo-islamique. D’autre part, dans une Algérie close et repliée sur elle-même : une seule radio, un seul journal, une télé unique qui martèlent sans cesse durant plus d’une décennie « les valeurs et les constantes nationales » (patrie, unité nationale, islam, arabité) finiront par s’imposer et gagner sur le terrain.

L’Etat s’occupa de nos villages, non pas sur le plan temporel et du progrès – nous ne perdrions rien à attendre – mais sur le plan spirituel pour sauver nos âmes païennes. Il nous envoya des imams qu’il rémunère. Les mosquées s’agrandirent et eurent des minarets comme par enchantement et le dimanche a cédé la place au vendredi. Chacun accusa le coup à sa manière. Certains y trouvèrent du service et montrèrent avec zèle et ostentation qu’ils sont plus musulmans que jamais. D’autres, le gros du lot, la majorité silencieuse, accablée par les difficultés et les soucis de ce bas monde, s’en accommoda sans rien dire avec la plus triste résignation et puis … les derniers, une poignée, tenta vaille que vaille de rester elle-même, singulière, bien qu’au fond elle savait que le combat était trop inégal et l’issue incertaine.

Et depuis, du haut de ces minarets flanqués de haut-parleurs dirigés aux quatre points cardinaux, cinq fois par jour, parfois six, tout le long de l’année, tout au long de la vie, ponctuels, infatigables et acharnés, on les entendra hurler à crever les tympans l’appel à la prière …

Inig N Bgayet (adn)