Il y a 26 ans disparaissait Slimane Azem

Poète et chanteur kabyle, Slimane Azem naît le 19 septembre 1918 à Agoni Gueghrane, mort à Moissac (Tarn et Garonne) le 28 janvier 1983. Slimane Azem arrive en France dès 1937 et entame une immersion précoce dans les tourments de l’exil. Sa première chanson : a Mûh a Mûh consacrée à l’émigration paraît dès le début des années 1940, elle servira de prélude à un répertoire riche et varié qui s’étend sur près d’un demi-siècle.

Dans la vie, Da Slimane se distingue parce qu’il est, mais il entre dans l’histoire par ce qu’il à fait. Du point de vue du contenu, ces répertoires présentent des ressemblances frappantes avec ceux de Si Mohand, grand poète kabyle du XIXe siècle. Dans un contexte socio-historique différent, Slimane Azem a représenté pour le XXe siècle ce que Si Mohand fut pour le XIXe siècle : le témoin privilégié d’un monde qui vole en éclats, d’une société dont les assises ont été ébranlées en profondeur et dont les valeurs vacillent – même si quelque fois elles se raidissent – face à celles, implacables, du système capitaliste. Le répertoire de Slimane Azem est donc – à l’image de la société qu’il traduit – traversé en profondeur par ces bouleversements ; sa thématique est, à cet égard, tout à fait significative.

Propulsé dans le tourbillon du monde moderne, Slimane Azem ne s’est pas contenté de se réfugier dans le giron incertain des valeurs traditionnelles, son regard s’est ouvert grand sur le monde et nous lui devons de véritables poèmes de… politique internationale dans lesquels le ton volontiers satirique n’altère en rien l’acuité du regard : amek ara nili sustâ ? [1]. Par ailleurs terwi tebberwi [2] est dans la même veine. Il faut préciser que Slimane Azem, puisant dans le vieux patrimoine kabyle a, comme La Fontaine, « fait parler » les animaux, arme subtile mais à peine voilée d’une critique politique acerbe.
Baba ghayu [3]
Tlata yeqjan [4].

Cependant, cette description d’un monde quasi apocalyptique – bien que récurrente – n’a pas l’exclusivité dans l’œuvre de Slimane Azem ; il était et il reste pour toute une génération de Kabyles – par dessus tout – le poète de l’exil : son évocation de la Kabylie, toute empreinte de pudeur, rappelle la douleur d’une plaie demeurée à vif, en témoignent des chansons comme :
D’aghrib d aberrani [5]
Ay afrux ifilelles [6]
A tamurt-iw aàzizen [7].

En cela il marque une fidélité indéfectible au caractère traditionnellement contestataire de la poésie kabyle, l’une de ses dernières chansons salue avec éclat et avec un titre très évocateur : Ghef teqbaylit yuli was : [8], l’émergence de la revendication culturelle berbère lors du printemps 1980.

La question qui se pose aujourd’hui est celle-ci : est-ce que comme l’a dit da Slimane (Ghef teqbaylit yuli was). Que font les responsable de la culture à Tizi Ouzou, pour rendre un hommage à ce grand homme poème et militant da la cause kabyle ? Cet homme a donné toute sa vie afin de voir la culture kabyle prospérer. Alors qu’en Kabylie, la maison de la culture Mouloud Mammeri est devenue le théâtre de la culture arabo-musulmane.

Aussi où sont les responsables de l’association Slimane Azem que font-ils pour honorer cet homme dans l’association qui porte son nom ou est-ce pour eux juste un moyen d’atteindre leurs objectifs ?

Ces dernières années il n’y a pas que les responsables qui oublient mais aussi les citoyens de la région qui sont soumis à l’arabisation et à l’islamisation qui nous frappent de plein fouet. Il est dommage qu’un événement pareil passe inaperçu, sans qu’aucun geste ne soit fait pour commémorer ce grand homme qui a tout donné pour son pays et sa région.

Repose en paix Da Slimane.

Mouloud Mammeri a dit : « Le temps n’est plus où une culture pouvait se tuer dans l’ombre, par la violence ouverte et quelquefois avec l’acquiescement aliéné des victimes. »

par Med ZAHER (Kabyles.com)

Notes

[1] Comment pourrions-nous nous sentir bien ? (p. 64)

[2] (tout est sans dessus dessous (p. 122)

[3] le perroquet

[4] les trois chiens (p. 148)

[5] exilé et étranger (p. 40)

[6] ô hirondelle, oiseau messager (p. 74)

[7] ô mon pays bien-aimé (p. 126)

[8] sur le Kabyle (ou la Kabylité) se lève le jour