Le pouvoir ou la superette (Par Slimane Laouari)

Il y a pire, mais le spectacle des minibus qui viennent régulièrement à la Maison de la presse au « ramassage » des journalistes pour des « couvertures » de promotion est affligeant.

Voilà donc une presse qui a résisté et résiste toujours au pouvoir et au terrorisme et qui se fait convoquer et embarquer par le dernier vendeur de lessive pour écrire ce qu’on veut bien lui raconter sur la qualité d’un produit de pacotille ou les dimensions d’une superette. Sous prétexte qu’il y a toujours une pub en perspective, la ruée est toujours assurée, les deux « partenaires » n’ayant après tout rien à perdre et tout à gagner. Le « promoteur » avec son bus et le « patron » de presse avec ses journalistes payés au SMIG trouvent toujours leur compte, l’un avec des « reportages » spontanément dithyrambiques et l’autre un espace de réclame à venir presque systématiquement.

Les marchands de vaisselle, comme les fabricants de sachets noirs, savent le pouvoir de l’argent irrésistible au point où en sont les choses dans les journaux et ils en profitent avec jubilation, parfois avec arrogance. Il suffit finalement de claquer des doigts pour se payer les services d’une presse gonflée par le mythe politique. Les propriétaires de journaux, eux, ont l’argument massue du marché. Après tout, ils sont dans la légalité et les règles du jeu de la « commercialité ». La promotion est un outil de développement, l’incitation une démarche de partenariat et la… pub la principale source de revenus. Rien à dire dans l’absolu. Le problème est qu’il y a autre chose dans l’affaire et c’est ce qui fait la différence entre un journal et un fast-food. Et cet autre chose s’appelle l’indépendance. On ne peut pas revendiquer-souvent à raison-son autonomie vis-à-vis des pouvoirs politiques et être à la merci du dernier des maquignons. D’abord pour des raisons de pure éthique, ensuite parce que l’exercice libre du métier-dans le ton du commentaire, la crédibilité de l’information, le sérieux de l’investigation et la  hauteur de l’analyse-suppose des coudées franches et zéro fil à la patte. L’image du reporter des années de plomb débarquant systématiquement dans les bureaux de la wilaya où il est « en mission » en quête d’une « prise en charge » ne serait plus un lointain souvenir de triste mémoire si les journalistes indépendants d’aujourd’hui acceptent le gîte et le couvert de prospères épiciers.

Ce n’est pas parce qu’on a pris ses distances avec les pouvoirs politiques qu’on a définitivement assuré son indépendance. Le débat sur le rapport de la presse aux forces de l’argent, renvoyé à chaque fois qu’il est évoqué, doit bien avoir lieu un jour. Pour l’instant, l’importance des intérêts semble s’y opposer. Les patrons de presse n’étant manifestement pas pressés de l’enclencher et les affairistes poussant l’audace jusqu’à l’outrecuidance, puisqu’ils décernent maintenant des prix de journalisme et… forment des journalistes !

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