L’exil et le péplum


Un goût d’incomplétude, une impression d’images en noir et blanc. Il ne s’en cache pas. « La matière du pays me manque énormément. Mais je suis un artiste, avec mon imagination, je peux travailler sur la mémoire, le souvenir. On ne travaille pas que sur l’actualité », se persuade-t-il.
C’est parfaitement cela l’exil selon l’Irakien Chawki Abdelamir, entre autre traducteur d’Adonis : « 
le réel exil commence lorsque le présent est confisqué. Quand on est condamné à rêver le temps d’avant et attendre l’avenir ».
Ecouter – voi
r, c’est mieux, assure-t-on- le dernier Fellag frustre comme une intrigue dont le dénouement vous prend soudainement au dépourvu. Ce « Chameau » subitement atteint de mutité à l’indépendance perd, à la longue, le sens des réalités. Tout un train de chambardements sociologiques et mentaux, passe sans qu’il remarque le moindre wagon. Fellag n’arrive plus à sentir le pouls de ce pays qu’il a quitté en 1992 (avec 1962, cela fait renversant !) pour ne s’autoriser que de courtes incursions, des « voyages d’étude » décidément loin de pouvoir remplacer un vécu in situ.
Ecouter Fellag, témoin vivant d’une époque morte, et édifiez-vous, comme les Sept dormants de la parabole coranique, de ce que l’œuvre du temps peut avoir de profondément transformateur !
La télé satellite et l’Internet sont passés par-là, qui ont complètement remodelé notre rapport à la vie et au temps. La décade, qui était l’unité de mesure de l’âge des nations, paraît désormais être une éternité.
Ces amoureux enchaînés qui pistent leurs Dulcinées jusqu’au seuil du lycée pour faire le « Hit » en attendant la sonnerie, ces « caleurs » professionnels, qui se convoient dans les bus bondés de la RSTA pour coller aux arrières- trains bouffis, tout cela n’a plus cours ou si peu. En tout cas, ce ne sont plus les instantanés, non plus que le Dilem qui demande un gant pour se protéger du SIDA, qui caractérisent le mieux la conjoncture sexuelle nationale.
Dans ce domaine, il s’est passé comme une révolution silencieuse qui contourne les interdits et se moque des édits. 3000 mères célibataires, sont officiellement recensées chaque année. Un chiffre simplement collatéral et qui dit bien ainsi ce qu’il dit.
Et nos homos continuent de pédaler sans publicité ni tapage, ne revendiquant ni PACS ni mariage gigogne. Et d’être ainsi donne l’impression, mais l’impression seulement, qu’ils n’existent même pas.
On languissait de la manière dont le truculent comique, qui a fait de la transgression de nos tabous sexuels sa marque de fabrique, allait s’y prendre pour saisir l’air nouveau de ces « papiches » lookées à mort qui vous fixent sans ciller, de ces sauvageons qui font déjà leurs premières « cochonneries » au collège.
Non, c’est le rétroviseur. Tout s’arrête à Omar Gatlatou qui est à notre sociologie ce que sont les péplums aux Athéniens d’aujourd’hui.
Comme Fellag, ce sont des milliers d’Algériens, et les mieux pourvus intellectuellement, qui ont été amenés à s’expatrier en raison, mais pas seulement, de la montée en puissance du terrorisme
C’est d’autant plus dramatique que piégé par une école débilitante, le pays n’est pas assuré de renouveler de si précieuse ressources si bien et tant, que notre vie et notre imaginaire demeurent très peu ou mal pensés.
Il nous manque toujours cette plus-value intellectuelle qui transforme des actes de simple vie quotidienne en élans de pensée structurants. Précisément parce que ceux qui se sont donnés pour profession de les porter ne sont plus là, manquent de courage ou font dans la prévarication : plus que les fonctionnaires ou les politiques, ce sont les intellectuels qui faillent le plus désastreusement aux devoirs de leur charge. Réjouissons-nous seulement de ce que la nature ne tolère pas très longtemps le vide.
Par Mohamed Bessa